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Je ne cherche pas la belle image

28 avril 2026

Il y a un type de photographie que tout le monde reconnaît immédiatement. Des couleurs saturées, une lumière chaude qui arrive exactement d’où il faut, un sujet qui occupe le cadre avec une précision qui semble naturelle mais qui ne l’est pas. Le regard de l’observateur glisse sur ces images sans accroc, sans résistance. Il y a quelque chose de profondément confortable là-dedans. Quelque chose de profondément faux.

Je pense à Steve McCurry. Je pense à Alex Webb, à Joel Meyerowitz. Trois photographes dont la maîtrise technique est indiscutable, dont les images ont fait le tour du monde, dont le travail est universellement respecté. Et dont l’esthétique représente exactement ce contre quoi je me construis.

McCurry fait des portraits. Des visages qui regardent l’objectif avec une intensité calibrée, dans une lumière qui valorise chaque trait, dans un contexte qui dit quelque chose sur la condition humaine sans jamais déranger celui qui regarde. Ses images sont belles comme des icônes. Elles ont la perfection close des icônes. Elles ne laissent aucun espace pour que quelque chose se passe entre l’image et vous. Tout est déjà résolu.

Webb est plus complexe. Ses cadres à plusieurs plans, ses couleurs qui s’emboîtent, ses scènes de rue où trois actions simultanées se répondent dans une composition qui tient de la chorégraphie. On regarde ses images et on voit le travail, l’intelligence du regard, la patience du positionnement. On admire. Et c’est là que quelque chose se perd. Dès qu’une image suscite l’admiration pour sa construction, elle a échoué à me faire oublier qu’elle est une image. Meyerowitz appartient à la même famille, celle de la photographie comme maîtrise progressive, comme contrôle du monde visible. Des images qui savent ce qu’elles sont avant même d’être regardées.

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Alex Webb

Dès qu’une image te fait dire « c’est beau », elle t’a perdu. Tu regardes la composition, pas ce qu’il y a dedans.

Ce que je cherche est à l’opposé. Je cherche ce qui arrive avant que j’aie eu le temps de cadrer, d’attendre, de construire quoi que ce soit. Le déclenchement qui précède la décision consciente. L’image qui existe parce que quelque chose s’est passé dans mon corps avant de passer dans ma tête. Ce n’est pas une esthétique de l’accident au sens romantique du terme, ce n’est pas non plus une posture anti-technique. C’est une confiance dans un autre type de savoir, un savoir physique, incorporé, qui s’est construit sur des années de marche dans des villes et qui n’a plus besoin de passer par le calcul pour fonctionner.

Moriyama ne compose pas. Il percute. Sa façon de travailler est celle d’un corps en mouvement dans un espace en mouvement, le doigt sur le déclencheur comme un réflexe nerveux. Klein c’est le cadre de travers, la proximité qui agresse. Chez l’un comme chez l’autre il y a une urgence qui se lit dans l’image elle-même, pas comme un défaut à corriger mais comme la preuve que quelque chose a vraiment eu lieu. Michio Yamauchi va plus loin encore dans une autre direction — ses images sont silencieuses, intérieures, presque immobiles — mais elles partagent cette même honnêteté sur leur propre fabrication. Elles ne prétendent pas à la perfection. Elles portent la trace de ce qu’elles ont coûté.

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William Klein

Quand je regarde une de mes images trop propre, trop bien cadrée, je la reconnais immédiatement. Il y a quelque chose de mort dedans. Une image où j’ai pris le temps de composer dit que j’avais le temps. Et si j’avais le temps c’est que le moment n’était pas urgent. Et si le moment n’était pas urgent c’est qu’il ne méritait peut-être pas d’être photographié.

J’en ai produit, des images comme ça. Plus souvent au début, quand je croyais encore que la photographie était une question de maîtrise progressive, qu’on devenait meilleur en apprenant à contrôler davantage. Il y a une photo prise il y a quelques années dans une rue de Rennes, lumière de fin d’après-midi, un homme assis sur un banc, la tête légèrement inclinée, les mains jointes. Tout est à sa place. C’est une belle image. Je la regarde et je ne me reconnais pas dedans. Elle ressemble à une image que j’aurais vue quelque part et inconsciemment reproduite. Elle ressemble à une idée de photographie plutôt qu’à un acte photographique.

La différence entre les deux n’est pas visible à l’œil nu. Techniquement il n’y a rien à reprocher à cette image. Ce qui manque c’est ce que Moriyama appelle l’urgence. Ce tremblement interne qui fait qu’on déclenche parce qu’on ne peut pas ne pas déclencher. Quand cette urgence est là, la composition se fait sans moi, ou plutôt elle se fait à travers moi sans que j’en sois l’architecte conscient. Le cadre n’est pas pensé, il est senti. Et il porte dans ses imperfections la trace de cet état.

C’est pour ça que je fais confiance à l’accident. Pas parce que l’accident est esthétiquement supérieur à la maîtrise. Parce que l’accident est honnête sur les conditions de sa propre production. Une image floue, désaxée, bruitée dit quelque chose sur le moment où elle a été prise. Elle porte les traces de la vitesse, de la proximité, de l’état intérieur. Elle ne cache pas son origine. La belle image efface ses traces. Elle présente un monde ordonné, lisible, accessible. Un monde qui n’existe pas.

Je ne shoote pas pour produire des images qui plaisent. Je shoote pour produire des images qui sont vraies. Et la vérité de ce que je vois dans la rue, la vérité de la solitude dans la foule, de l’anonymat, des corps qui coexistent sans se toucher, cette vérité n’a pas la forme d’une belle lumière de fin de journée sur un visage tourné vers l’objectif. Elle a la forme de quelque chose qu’on a failli rater. Quelque chose de glissant, d’instable, qui a eu lieu dans l’interstice entre deux secondes et qu’on ne peut pas reconstruire après coup.

Je ne cherche pas à maîtriser ce que je vois. Je cherche à le laisser m’atteindre avant que j’aie eu le temps de m’en protéger.

La perfection formelle referme l’image sur elle-même. Elle dit voilà, c’est fait, c’est résolu. Une image imparfaite reste ouverte. Elle laisse quelque chose en suspens. Elle ne sait pas tout ce qu’elle contient.

C’est dans cet espace d’incertitude que je travaille. Pas malgré les accidents. Grâce à eux.

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