Etre "Photographe de rue" ne veut plus rien dire...
Il y a des étiquettes qui simplifient et des étiquettes qui étranglent. « Photographe de rue » appartient à la deuxième catégorie. Elle est pratique pour les algorithmes, utile pour les jurys qui ont besoin de cases, efficace pour les bios Instagram qui doivent tenir en trois mots. Elle dit quelque chose de vrai sur une partie de ce que je fais. Elle efface tout le reste.
Je vais vous dire ce que l’étiquette a produit ces dernières années. Des milliers de comptes Instagram de « street photography » avec les mêmes cadrages, les mêmes géométries urbaines savamment construites, les mêmes layering de silhouettes superposées dans des flaques de lumière, les mêmes enfants qui courent dans des ruelles pavées transformés en sujets pittoresques. Une esthétique de catalogue, reproductible à l’infini, reconnaissable au premier coup d’œil et oubliée deux secondes après le scroll. La photographie de rue est devenue un genre avec ses codes, ses concours, ses influenceurs, ses presets Lightroom. Elle est devenue à la mode. Et ce qui est à la mode ne dérange plus personne.
La photographie de rue avait quelque chose à l’origine. Garry Winogrand shootait à la hanche sans regarder dans le viseur, des milliers de rouleaux laissés non développés à sa mort, une façon de travailler qui ressemblait moins à de la photographie qu’à une compulsion physique. Léon Levinstein entrait dans les corps, dans la foule, avec une proximité qui frisait l’indécence, quelque chose de trouble et d’inconfortable dans chaque image. Trent Parke travaillait dans la rue comme dans une transe, sombre, instinctif, habité par quelque chose qui n’avait rien à voir avec la composition ou la patience. Il y avait quelque chose de punk dans tout ça, quelque chose d’inconfortable, une façon d’occuper l’espace public qui n’avait pas demandé la permission. Cette énergie existe encore chez certains. Elle est noyée dans la masse de ce que le genre est devenu.
Ce qui me dérange le plus c’est le portrait de rue. Cette tendance à arrêter les gens, à leur demander de poser, à les photographier dans une belle lumière avec leur consentement explicite et leur plus beau sourire, puis à appeler ça de la photographie de rue. C’est de la photographie de studio en extérieur. Il n’y a rien de mal à ça en soi. Mais ça n’a rien à voir avec ce qui m’intéresse, et le fait que les deux pratiques partagent la même étiquette dit quelque chose sur le degré de confusion qui règne dans le genre.
Une autre façon de travailler
Ce que je fais n’a pas de nom simple.
Je suis quelqu’un qui exprime ses sentiments en se servant du théâtre quotidien. La rue n’est pas mon sujet. Elle est mon matériau, l’espace où quelque chose se passe qui me touche, m’interpelle, traverse le corps avant d’atteindre la tête. Je me déplace en continu. Quand quelque chose se passe je déclenche, deux fois maximum, en moins de deux secondes, sans m’arrêter. Je ne compose pas, je ne cadre pas consciemment, je ne construis pas une image. Je réagis. L’image existe parce que quelque chose en moi a reconnu quelque chose dehors, et que ce dialogue s’est produit trop vite pour que l’intellect s’en mêle.
Appeler ça de la « photographie de rue » c’est comme appeler la boxe de la « gestion de conflits ». Ce n’est pas faux. C’est à côté de l’essentiel.
Ce qui m’intéresse dans le théâtre quotidien ce ne sont pas les scènes pittoresques, les moments décisifs parfaitement exécutés, les géométries urbaines qui s’emboîtent avec élégance. Ce sont les états. La façon qu’ont les gens d’exister dans l’espace collectif quand ils croient ne pas être regardés. La solitude au milieu de la foule, l’anonymat comme condition permanente de la vie urbaine, les corps qui coexistent sans se toucher, sans se voir, chacun dans sa propre bulle de présence. Ces états sont fugaces, impossibles à provoquer, impossibles à attendre. Ils existent ou ils n’existent pas. Mon seul travail c’est d’être là quand ils existent et d’avoir le réflexe de déclencher avant qu’ils disparaissent.
Ce réflexe n’a rien à voir avec la technique. Il vient d’années de marche dans des villes, de disponibilité maintenue, d’un état de présence particulier qui ressemble à la dérive au sens situationniste du terme mais qui est aussi quelque chose de plus physique, de plus animal. On ne cherche pas, on circule. On ne compose pas, on réagit. On ne sélectionne pas le bon moment, on est présent quand le moment arrive.

Documenter la rue ou se documenter soi
La photographie de rue telle qu’elle se pratique majoritairement aujourd’hui est une photographie de la patience et du placement. On trouve un bon spot, une bonne lumière, un fond intéressant. On attend que quelqu’un entre dans le cadre. On déclenche. C’est une approche valide. Elle produit des images propres, bien construites, techniquement maîtrisées. Elle me laisse complètement froid parce qu’elle raconte le lieu, pas celui qui photographie.
Ce que je veux que mes images racontent c’est l’état dans lequel je me trouvais quand elles ont été prises. La vitesse, la proximité, le degré de trouble ou de clarté de cet instant précis. Le grain, le flou, le désaxement ne sont pas des accidents esthétiques. Ce sont des données. Elles disent quelque chose sur les conditions réelles de production de l’image, sur ce que mon corps savait avant que ma tête comprenne quoi que ce soit.
Un photographe qui attend dans un bon spot pendant vingt minutes pour une image parfaite produit une image qui raconte cette patience, ce calcul, cette maîtrise. Elle est belle. Elle ne me ressemble pas.
Je ne cherche pas à documenter la rue. Je cherche à me documenter moi à travers elle. La distinction est totale.
Elle implique une façon différente de se déplacer, une façon différente de sélectionner, une façon différente de regarder ses propres images. Elle implique surtout une façon différente de comprendre ce qu’on fait et pourquoi.
Alors non, « photographe de rue » ne me définit pas. Pas au sens où le genre s’est défini, pas au sens où il se pratique, pas au sens où il se présente sur les réseaux et dans les concours. Je suis quelqu’un qui marche dans des villes avec un appareil et qui essaie de traduire en images ce que le monde lui fait.
Si vous avez un mot pour ça, je suis preneur.