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Le regard n'est pas souhaitable

29 avril 2026

Il y a un moment que tout photographe de rue connaît. La fraction de seconde où quelqu’un remarque l’appareil. Où les yeux se lèvent et croisent l’objectif.

Ce moment me tue la photo, il tue ma photo.

Pas à cause de la gêne ou d’un quelconque rapport de force. À cause de ce que le regard fait au visage. En une fraction de seconde le corps entier se reconfigure. Les épaules, la mâchoire, l’expression. La personne devient quelqu’un qui sait qu’il est regardé, ce qui est une tout autre personne que celle qui existait deux secondes avant. Elle joue quelque chose, même involontairement, même sincèrement. Elle ne peut pas s’en empêcher. Nous ne pouvons aucun d’entre nous nous en empêcher.

Ce qui m’intéresse c’est l’avant. L’état dans lequel les gens existent quand personne ne les observe. Cette façon qu’ont les corps de se relâcher dans l’anonymat urbain, de laisser tomber le visage social, de n’être plus destinés à personne. C’est là que je travaille. Dans cet espace de non-représentation.

Alors je continue à déclencher après le regard, oui. Parfois il se passe quelque chose d’intéressant dans la réaction, une surprise, une indifférence totale, une hostilité franche. Mais je sais déjà que cette image-là ne sera probablement pas dans la série. Elle documente la rencontre. Elle ne documente pas ce que je cherche. Je ne cherche pas la vérité inventée d’un regard orienté, je cherche ma propre sensibilité à travers la vie des autres.

Ce que je cherche n’a pas de nom. C’est quelque chose qui existe juste avant que les gens se souviennent qu’ils existent.

Pour travailler dans cet espace il faut apprendre à ne pas exister soi-même. Ou plutôt à exister différemment, à occuper la rue d’une façon qui ne déclenche pas l’alerte. Ce n’est pas de la discrétion au sens technique du terme, ce n’est pas une question de taille d’appareil ou de vêtements neutres. C’est une posture intérieure. Quand je marche en shootant je ne cherche pas, je dérive. Il y a une différence physique entre les deux états et les gens la sentent. Quelqu’un qui cherche quelque chose dans la rue attire l’attention sans le vouloir. Quelqu’un qui dérive se fond dans le mouvement général. La ville absorbe les gens qui lui ressemblent.

J’ai mis des années à comprendre ça. Les premières sessions de street photography je rentrais avec des centaines d’images de gens qui regardaient l’objectif. Pas parce que je shootais mal, mais parce que je shootais tendu. L’intention se voit. Elle se voit dans la façon de marcher, de s’arrêter, d’anticiper. Les gens ne savent pas consciemment ce qu’ils détectent mais ils détectent quelque chose.

Il y a aussi une question de vitesse. Pas la vitesse d’obturation, la vitesse de présence. Le bon moment dans la rue dure rarement plus d’une ou deux secondes. Ce qui précède le regard c’est souvent un état de suspension, une personne entre deux pensées, entre deux destinations, temporairement soustraite à elle-même. Ces états sont brefs et fragiles. Dès que quelque chose les interrompt, y compris moi, ils disparaissent. Mon travail c’est d’être là pendant qu’ils durent, pas après.

Ce rapport au temps a changé quelque chose dans ma façon de voir la ville. Je ne la traverse plus vraiment. Je l’habite par fragments, par moments d’attention intense suivis de longues périodes de marche où je ne shoote rien. Les meilleures sessions sont souvent celles où j’ai le moins déclenché. Pas parce que j’ai raté des choses, mais parce que j’étais dans le bon état pour reconnaître ce qui méritait d’être photographié et ce qui ne le méritait pas.

La question éthique se pose évidemment. Photographier des gens sans qu’ils le sachent, sans leur consentement explicite, dans des états où ils se croient seuls. Je ne vais pas prétendre qu’elle ne se pose pas. Mais je pense que la réponse n’est pas dans le droit ou dans la technique, elle est dans l’intention. Ce que je fais avec ces images, ce que j’en dis, ce que j’en construis. Je ne cherche pas à exposer les gens, à les surprendre en faiblesse, à documenter leur vulnérabilité pour en faire un spectacle. Je cherche quelque chose d’universel dans des états particuliers. La solitude dans la foule n’appartient à personne en propre, elle appartient à tout le monde. Quand je photographie quelqu’un seul au milieu d’une rue bondée je ne photographie pas cet individu. Je photographie une condition que je partage avec lui.

C’est ce qui sous-tend toute la série Sans Contact depuis le début. La foule comme espace paradoxal où la solitude s’intensifie plutôt qu’elle ne se dissout. Les gens côte à côte qui n’existent pas les uns pour les autres. Les corps proches dont les présences ne se touchent pas. Tout ça est invisible dès que quelqu’un remarque l’appareil parce que le regard crée immédiatement une relation, même brève, même hostile. Et une relation annule précisément ce que je documente.

C’est pour ça que le regard me tue la photo.

Pas parce qu’il crée un problème technique ou juridique. Parce qu’il résout, l’espace d’une fraction de seconde, exactement ce que mon travail s’emploie à montrer.