36 703 photos en 3 semaines
J’ai passé trois semaines au Japon. J’ai pris 36 703 photos.
Pas en rafale, image par image, tous les jours, à l’instinct. Le doigt qui déclenche avant que la tête ait décidé quoi que ce soit. C’est la seule façon que je connaisse de travailler. Le Japon ne m’a pas changé là-dessus, il l’a amplifié. Quelque chose dans ce pays rend la disponibilité plus facile, comme si la rue elle-même était en mouvement permanent et qu’il suffisait de s’y laisser porter.
Je suis rentré avec 36 703 fichiers et le sentiment d’avoir vécu trois semaines à une vitesse anormale. Les derniers jours à Osaka je ne dormais plus vraiment. Je shootais, je rentrais, je regardais quelques images sans les voir vraiment, je ressortais.
J’en suis à 15% du tri. Il en reste 250 pour l’instant.
250 sur 36 703, c’est moins de 0,7%. Ce chiffre devrait m’inquiéter. Il ne m’inquiète pas. Il me semble juste. Peut-être même encore trop généreux.
Le tri n’est pas un travail de sélection. C’est un travail d’oubli. La grande majorité de ces images ont existé pour une seule raison : me maintenir dans un état de disponibilité totale pendant trois semaines. Elles ont fait leur travail pendant la prise de vue. Elles n’ont pas à survivre après.
Ce qui reste, les 250, et ce qui viendra après le deuxième passage, le troisième, ce ne sont pas les meilleures photos. Ce sont les images qui résistent à l’oubli. Ce n’est pas la même chose. Une bonne photo peut très bien disparaître au tri parce qu’elle dit quelque chose que j’ai déjà dit, ou quelque chose que je ne veux plus dire. Une image imparfaite peut rester parce qu’elle porte une tension que rien d’autre dans la série ne porte.
Je ne sais pas combien il en restera à la fin. Je ne me fixe pas de nombre. Je connais des photographes qui se donnent des quotas, qui visent un ratio précis. Je comprends la logique. Elle ne me correspond pas. Une série n’a pas de quota, elle a une nécessité. Quand le tri sera fini je saurai combien il en fallait.
Pour l’instant j’en suis à 15% et 250 images debout. Les 85% restants m’attendent.